Le sens des priorités

18 novembre 2014 par - Vue(s) d'Europe

La hache de guerre est enterrée. Jeudi dernier, Amazon et Hachette ont scellé un accord sur la commercialisation des e-books et des livres imprimés aux Etats-Unis, mettant fin à un conflit commercial qui s’est étalé sur plusieurs mois. Aux termes de cet accord, Hachette restera libre de fixer les prix des livres qu’elle édite, Amazon renonçant ainsi à imposer une baisse du prix du livre numérique.

C’est sans doute l’épilogue d’un conflit commercial de très grande ampleur. Mais ce litige, ô combien singulier et spécifique, dit aussi des choses sur cette nouvelle économie qui se met en place et dont la création, la culture mais aussi le public pourraient pâtir.

Amazon n’a évidemment pas inventé les mesures de rétorsion commerciales ni les menaces à l’encontre d’un intermédiaire. Il les a illustrées en revanche dans des proportions rarement connues et avec une palette très large : allongement des délais de livraison des livres édités par Hachette ; suppression des boutons de précommandes des livres édités par Hachette ; surfacturation ; propositions d’ouvrages alternatifs proposés par d’autres éditeurs ; tentatives de rallier les auteurs en leur proposant de les rémunérer directement en esquivant leurs éditeurs…

C’est là que ce conflit de nature commerciale prend un tour culturel, politique et même moral. Qu’on en juge par ses conséquences : des auteurs pris en otage et ont vu leur rémunération directement impactée ; des éditeurs pressurisés par une entreprise qui représente plus de 60 % du marché de la vente en ligne de livres aux Etats-Unis et qui est à ce titre incontournable ; un public de lecteurs auxquels on impose une offre restreinte.

Selon le porte-parole des 900 auteurs rassemblés dans Authors United  pour protester contre les pratiques d’ Amazon, Douglas Preston, « ce sont pas moins de 25 000 auteurs et 7 000 titres qui ont été concernés par le boycott d’Amazon. En moins de six mois, ces derniers ont enregistré une baisse de 50 à 90% des ventes

Il y a des années, en Europe et ailleurs, c’est la censure des Etats qui était crainte et contestée. Désormais, c’est aussi la constitution de géants commerciaux mondiaux qui pourrait menacer l’accès au pluralisme, celui de l’information comme celui de la culture et de la création. Car ce conflit, pour singulier qu’il soit, est aussi le témoin de cette volonté des nouveaux géants du Net, des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) d’être l’intermédiaire unique entre le public et l’oeuvre (ou l’information).

Ainsi, une semaine avant qu’Hachette ne trouve un accord avec Amazon, le groupe allemand Axel Springer jetait, lui, l’éponge face à Google en lui accordant à nouveau une licence l’autorisant à reprendre gratuitement sur son moteur de recherche des extraits des articles de ses publications.

Un mois auparavant, Google avait suspendu toute description ou vignettes concernant les résultats de recherche des sites de presse d’Axel Springer en guise de rétorsion contre la plainte introduite par Springer et d’autres éditeurs de presse pour non-respect de la propriété intellectuelle. Les conséquences ne se sont pas faites attendre : en deux semaines, Axel Springer a enregistré une baisse de 40% du trafic de ses sites. Intenable plus longtemps pour l’éditeur allemand.

Rappelons-nous que c’est ce même PDG d’Axel Springer, Mathias Döpfner, qui n’avait pas hésité à rendre publique 6 mois plus tôt une tribune dans laquelle il déclarait son admiration pour le succès entrepreneurial de Google mais en avouait aussi sa crainte, compte tendu de sa position ultra-dominante.

La volonté de mettre au ban des entreprises qui peuvent faciliter l’accès aux oeuvres et à la connaissance n’aurait évidemment pas de sens. En revanche, la Commission européenne aurait tort de rester impassible et inerte, comme elle l’a malheureusement été ces 10 dernières années.

Elle a même une obligation d’agir si elle veut que les créateurs européens ne se retrouvent prochainement eux aussi pris en otage, si elle veut que les entreprises européennes qui participent à la diffusion de la culture et à l’expression de l’opinion ne soient plus contraintes d’être dans un rapport de force défavorable avec les géants du net, si elle veut que le financement de la création européenne soit abondée de manière équitable par tous ceux qui la diffusent et qui en retirent des bénéfices.

Voilà un programme ambitieux qui aurait dû trouver sa place dans les 10 priorités déclinées par le nouveau Président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Mais, il faut croire que la réforme du droit d’auteur est aujourd’hui l’urgence la plus vitale à mettre en oeuvre dans une Europe encore malade et qui peine à retrouver le sens des priorités.

Continuez votre lecture avec



Laisser un commentaire